L’histoire des cartes (1 de 4)

English follows

La cartomancie chez les Canadiens français diffère de la cartomancie dans les vieux pays de plusieurs manières. Cet article parlera de l’histoire de la cartomancie au Canada français, de ses racines en France et offrira quelques options pour redynamiser cette pratique folklorique aujourd’hui. 

Nous sommes extrêmement reconnaissant à Marius Barbeau pour le travail immense d’enregistrement du folklore régional de plusieurs communautés et en particulier pour cette pièce. Si ce n’était de lui qui a griffonné “l’histoire des cartes”, une petite histoire que son père lui avait conté, nous ne connaîtrions pas les correspondances entre les valeurs des cartes et leur qualités divinatoires.

Musée canadien de l’histoire, Fonds Marius Barbeau Dossier: « Cahier B _ contes 194 à 204 » Boîte B265, f6

Avant de plonger dans une discussion en détail de ce document, il est important de connaître la brève histoire de la cartomancie de la France aux colonies Nord-Américaines. En Europe, nous voyons une indication de la présence de divination utilisant des cartes à partir du 15e siècle. On pense que les cartes tarocchi de la Lombardie, elles-même une évolution des cartes égyptiennes Mamelouk, sont les ancêtres du tarot (ainsi que des cartes à jouer modernes de l’Europe)1.  La cartomancie à quitter l’Italie pour se rendre en Espagne, puis se répandre en France, possiblement par des soldats Français. Il n’est pas impossible qu’il y ait eu des traditions antérieures en France, étant donné qu’elle partage une frontière et des activités commerciales avec l’Europe et l’Italie, mais le tarot est clairement popularisé par importation italienne. Au milieu du 18e siècle, Jean-Baptiste Alliette (Ettiella) publia un guide pour son système appelé Le petit Etteilla ou L’Art de tirer les cartes (éditions de 1753 et 1791). Cet ouvrage était largement fondé sur l’étude et l’interprétation du tarot de Marseille par Antoine de Court Gébelin, publié quelques cinquante ans auparavant2. À partir de ce point, la lecture des cartes fut encore plus mise de l’avant par Mademoiselle Marie-Anne Lenormand (1772-1843). Mademoiselle Lenormand, la Sybille de la Révolution et de l’Empire, était célèbre pour ses connexions avec des révolutionnaires tels que Marat, Robespierre et Saint-Just3. Après sa mort, des cartes ayant les motifs qu’elle utilisait furent produites en masses et vendues à grande échelle. Au 20e et 21e siècles, les systèmes de Court de Gébellin et Etteilla furent les plus influents sur le développement et la propagation du tarot. 

En Nouvelle-France, les cartes à jouer ont largement circulé au moins à partir du 17e siècle. En 1684 l’intendant Jacques de Meulles introduit la “monnaie de carte”, des cartes à jouer ayant une valeur monétaire, à cause d’une pénurie de pièces. En 1717, cette pratique pris fin et en 1720, cette monnaie fut déclarée sans valeur4. Comme ces cartes étaient utilisées comme monnaie, elles devaient être répandues. Par contre, est-ce que le tarot était aussi répandu en Nouvelle-France? C’est peu probable. Peut-être dans les plus hautes sphères de la société provenant la cour de France, mais pas chez le peuple. Ce que nous savons c’est que les cartes à jouer ont pris des connotations magiques et furent incorporées dans des pratiques folkloriques liées à la divination. Cependant, ces pratiques ne sont consignées que par des ethnographes du 20e siècle et non auparavant. Dans Desruisseaux5, nous apprenons que pour découvrir l’identité de son futur époux, une jeune fille pouvait placer un ace de pique sous son oreiller ou les quatre as sur son ventre. Ainsi, elle s’assurait de rêver à celui qu’elle marierait. De Desruisseaux6, nous apprenons que si vous jouez aux cartes, avoir plus de pique que de toute les autres suites est malchanceux. De même, il est malchanceux de jeter un jeu de carte par terre. Dans Tremblay, on nous informe qu’au début du 20e siècle, la divination par les cartes était utilisé dans la Vallée du Richelieu pour aider à décider si une femme devrait marier un l’homme qui la courtisait ou non7. Cette pratique était sévèrement condamnée par le clergé qui égalait cette pratique à “parler au Diable”, faisant écho à Mgr. Turgeon en Beauce quelques décades auparavant8.  De toute évidence, les cartes étaient connues en Nouvelle-France comme ayant des pouvoirs divinatoires et étaient utilisées comme tel (et plus tard au Canada et dans d’autres colonies).

Ceci nous amène au dénommé Richard de “L’histoire des cartes” tel que racontée par Charles Barbeau à son fils Marius. Quel âge à cette histoire? Difficile à dire. Nous savons par d’autres enregistrements par Barbeau que des conteurs de quatre-vingt ans (ca. 1920s) racontaient encore des histoires apprises dans leur jeunesse de conteurs aussi dans les quatre-vingt ans. Il n’est donc pas inconcevable, et pour nous même probable, que cette Histoires des cartes date de la fin du 18e siècle au début du 19e. L’histoire elle-même semble être un récit-cadre, une technique courante dans le conte oral traditionnel, pour expliquer la signification des cartes. L’histoire prends place dans une église et recadre les cartes comme un outil de la grâce divine plutôt qu’un objet de damnation. Le protagoniste, Mr. Richard ridiculise le constable de l’église en prouvant au curé que ses cartes sont en fait des présages divins, au même niveau qu’un livre de prière. Cette histoire fournit soit des instructions pour interpréter les cartes en divination ou une couverture si quelqu’un était accusé d’utiliser les cartes d’une manière impie. À Courir le loup-garou, nous disons “pourquoi pas les deux”?

Restez à l’affut pour “La cartomancie chez les Canadiens français: L’histoire des cartes (partie 2)” ou nous examinerons en profondeur le contenu de l’Histoire des cartes. D’ici la fin de cette série, nous vous présenterons une manière de “Tirer les cartes à la manière de Richard” pour un usage moderne en Sorcellerie.

Nous souhaitons remercier le Musée canadien de l’histoire pour la gracieuse permission d’utiliser la numérisation qui illustre ce billet. Il s’agit d’un document qui se trouve dans leurs archives et nous ne pourrions leur être plus reconnaissant de leur aide et de leur acceuil pendant nos recherches.


Cartomancy among French Canadians diverges in a number of ways from cartomancy in the Old World. This article will discuss the history of cartomancy in French Canada, its roots in France and offer ways in which we can rejuvenate this older folk practice in our modern times. First and foremost, we are extremely thankful for all the diligent work Marius Barbeau undertook in the recording of his regional folklore and for this piece in particular. If it were not for him scribbling down a quick story his father once told him, called L’histoire des cartes (The Story of the Cards), we would not know what the correspondences were between the card denominations and their divinitory qualities. Here is a translation of that story (see original above in French):

“One day, there was a man so-named Richard. He walked in front of the church, he entered to hear the holy mass. He walked up to the churchwarden’s pew. He sat there as though it were his pew to sit in. Mr. Richard, instead of pulling out a book of prayer from his pocket, pulled out a deck of cards. The constable made a sign with his finger for Richard to get out of that pew. Mr. Richard did not comply. The constable went up to Mr. Richard and said to Richard: – “Instead of starting with a deck of cards, you ought to begin with a book of prayer. Richard said to the constable after mass: – “I will show you the meaning of my deck of cards”. 

After the mass, the constable and priest went to find Richard and reproach him for his actions. Mr. Richard then told the constable and the priest: – “Well, if you will let me explain my deck of cards, I will explain it to you”.

The priest said: – “Speak Richard, I give you permission.” Richard then drew the 2 and said that the 2 represented the two testaments. The 3 represents the three persons of the Holy Trinity. He then drew the 4 and the 4 represents the four evangelists. He drew the 5 and the 5 represents the five Books of Moses. He drew the 6 and the 6 represents for me a reminder that God took six days to create the sun and the earth and on the 7th he rested (*the meaning of 7).

He then drew the 8: – “8s represent for me the eight people saved from the Flood”. He drew the 9 (*a lacuna). He draws 10, he said, represents the ten commandments of God. He drew the Queen, the Queen represents that there is but one Queen in Heaven. He drew the King, the King represented to him that there is but one king to which he owed his service. He drew the Ace, which represented that there is but one true God to which he owed his service.  

The priest said to Richard: – “Richard, I was hastening to see you punished.” – “Mister priest, if you will give me permission to speak I will bring you some satisfaction”. – Speak Richard, I give you permission.” – Mister priest, it would seem to me that the constable before you represents to me a real scoundrel.

Note: Told to me (*Marius Barbeau) by my late father. I cannot remember it that well. The story of A Thousand and One Nights is also recounted by my father. My late father had no education, he couldn’t even sign his name. But, he had a great memory for remembering the stories he heard told to him.”

Before discussing the story in greater detail, it is important that we present a short history of cartomancy from France to the North American colonies. In Europe we see clear evidence of cartomancy from the 15th century onward and it is believed that the tarrochi cards of Lombardy, themselves developed from the Mamelouk cards of Egypt which are the ancestors to the tarot (as well as modern playing cards of Europe)1. From Italy, we then see evidence of cartomancy in Spain and then imported into France, possibly by French soldiers. That is not to say that in France there were no earlier cartomancy traditions, given that it shares a border and trade activity with Spain and Italy, but the system of tarot is clearly popularised later through Italian import. In the mid-18th century, Jean-Baptiste Alliette (Ettiella) published an interpretive guide to his system called Le petit Etteilla or L’Art de tirer les cartes (1753 and 1791 editions). This work was widely founded on the study and interpretations of the Marseille tarot conducted by Antoine de Court Gébelin some fifty years earlier2. From here, cartomancy was further popularized by Mademoiselle Marie-Anne Lenormand (1772-1843), who was claimed as the Sybille de la Révolution et de l’Empire and was famous for her dealings with French revolutionary era men such as Marat, Robspierre and Saint-Just3. After her death, playing cards featuring the designs she used in her practice which were mass produced and sold widely. In the 20-21st century, the systems of Court de Gébelin et Etteilla were the most influential on the development and spread of tarot.  

In New France, playing cards are known to have circulated since at least the 17th century. In 1684, the Intendant Jacques de Meulles introduced playing card money due to a shortage of coins. In 1717, this practice came to an end and by 1720 card money was declared of no value4. As these cards were used for money, they must have been widespread. But was the tarot system of cartomancy also widespread in New France? Doubtful. Perhaps in the highest strata of society from the French court, but not among the common people. What we do know is that playing cards took on magical connotations and were incorporated into folk practices tied to divination, however we only have 20th century ethnographic works which recount these customs. In one such work (Desruisseaux5), we are told that a young woman may place the ace of spades under her pillow, or the four aces on her stomach, as she sleeps to learn of her future husband. From DesRuisseaux6, we learn that if you are playing cards and have more spades than other suits, this is unlucky. Likewise, it is unlucky to throw a deck of cards on the ground. In Tremblay, we learn that, at the beginning of the 20th century, card divination was used in the Richelieu Valley to help in deciding if a woman should get married to the man who was courting her or not7. This practice was vehemently condemned by the clergy who equated the practice to “talking to the devil” echoing the words of Mgr. Turgeon in Beauce a few decades before8.   Clearly, the cards had known divinitory powers and were used as such by the people in New France (and later Canada and other former colonies). 

This leads us to Le dénommé Richard of the “Story of the Cards” recounted by Charles Barbeau to his son Marius. How old is this tale? It is hard to say. We do know from other collected works by Marius Barbeau that some of the folk tales collected were taken from conteurs in their 80s (ca. 1920s), who heard it as children from conteurs who were themselves of old age. Thus, it is not inconceivable – and to our mind, rather probable – that this Story of the Cards dates to the late 18th to early 19th century. The story itself seems to be a frame narrative, which was a common plot device used in oral traditional storytelling, to convey the significance of each card’s correspondances. The story, taking place in a church, tells a tale of vindicating playing cards as being tools of divine grace as opposed to tools of damnation. The protagonist Mr. Richard makes a fool of the church officials by proving that his playing cards are in fact divine portents, implied to be on par with that of a book of prayer. This story therefore provided either a set of instructions for interpreting playing cards in divination or a cover story if ever someone was accused of using the cards in a devilish manner. We at Courir le loup-garou say “why not both?”. 

Stay tuned for “French Canadian cartomancy: The Story of the Cards part 2”, where we will delve deeper into the “Story” and examine its contents. By the end of this series, we will present you an interpretation of “Tirer les cartes à la manière de Richard” (Reading the “cards in the manner of Richard”) for use in your modern Sorcellerie. 

We would like to thank the Canadian museum of history for the usage of the scan which can be found in the French version of this post. This document comes from their archives, where they were always helpful and welcoming. We couldn’t be more grateful.

1 Mazlo Robert, À la recherche du Tarot perdu. Les tablettes d’Hermès., Ramuel, 1998, 246 p. (ISBN 978-2-910401-86-3), pp. 16-18 et 48. 

2 Antoine Court de Gébelin, Monde primitif, t. VIII, 1781.

3 Cf. Louis Du Bois dans De Mademoiselle Lenormand et de ses deux biographies, Paris, 1843 [archive], qui cite Marat, décède quand Lenormand prétendait le conseiller, et Hoffmann, qui loin d’être un consultant critiqua et caricatura La Lenormand.

4 Charlotte Gray ‘The Museum Called Canada: 25 Rooms of Wonder’ Random House, 2004

5 DESRUISSEAUX, Pierre. (1976) Magie et sorcellerie populaires au Québec. Éditions Triptyque. Montréal. 205 p.

6 DESRUISSEAUX, Pierre. (1989) Dictionnaire des croyances et des superstitions. Éditions Triptyque. Montréal. 227p.

7 TREMBLAY, Martine. 2001. Le mariage dans la vallée du Haut-Richelieu au XXe siècle: ritualité et distinction sociale. Presses de l’université Laval. Ste-Foy. 270 p.8 ABBOTT, Francis A. The Body or the Soul? Religion and culture in a rural parish, Saint-Joseph-de-Beauce, 1736-1901. Thèse de doctorat en philosophie. Simon Fraser University, 2012, 307p.

Image de couverture / cover image : Crédit: COLLECTION NATIONALE DE MONNAIES, MUSÉE DE LA BANQUE DU CANADA, Reproduction fidèle de Monnaie de carte, Canada (Nouvelle-France), 1714, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

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